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The dirty cinema

The dirty cinema

Sale comme sauvage. Sale comme sexy. Voici une caverne entièrement dédiée aux films de genre, aux déflagrations pelliculées, aux péloches cramées, aux bisseries qui tâchent. Moteur.

Publié le par Dirty Max 666
Publié dans : #GIALLO

 

L'ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS

(Hélène Cattet & Bruno Forzani, 2014)

 

LARMES FATALES

Le titre sonne comme celui d'un poème. L'affiche s'apparente à une toile de maître. Le film tient des deux à la fois. De l'étrange. Des couleurs. Des larmes. Des corps. Des éléments qui s'unissent pour livrer une expérience sidérante et sans équivalent dans le 7ème art. Après le dantesque Amer (2009), Hélène Cattet et Bruno Forzani prolongent leur exploration du giallo. Dans L'étrange couleur des larmes de ton corps tout est vertige, volupté, fascination. Accepter le voyage proposé par le couple de cinéastes, c'est prendre son pied en s'en ramassant plein les mirettes et les esgourdes. L'orgasme à la vitesse de vingt-quatre images par seconde en somme. C'est dire à quel point il faut voir le film dans une salle de cinéma. La jouissance n'en est que meilleur sur grand écran. Le spectateur, enlacé par les ténèbres, voit sa part d'ombre s'étaler sur la toile. Une fois les lumières éteintes, Eros et Thanatos s'étreignent pour sublimer les abîmes de l'Homme. Nous sommes enfin prêts à être emportés par un tsunami sensitif absolument stupéfiant.

Comme Quentin Tarantino, Cattet et Forzani créent un nouveau langage en partant de leur héritage cinéphilique. Mais contrairement à l'auteur de Kill Bill, le duo adopte un style que l'on pourrait qualifier d'expérimental. Les codes visuels et les thèmes du giallo sont poussés dans leurs derniers retranchements. Cependant, les silhouettes inquiétantes chères à Bava, Argento ou Martino (tueur ganté de cuir et armé d'un rasoir, mystérieuse femme en rouge...) sont bel et bien présentes. À la différence près que la folie suinte à travers chaque photogramme de L'étrange couleur des larmes de ton corps. Les protagonistes sont prisonniers de leurs propres névroses, comme des mouches (de velours gris ?) dans une toile d'araignée. Dès lors, l'intrigue progresse sur un fil narratif forcément retors, éclairé de-ci de-là par quelques bribes d'information (cf.l'intervention du "barbu"). À partir d'un pitch classique - un homme mène son enquête pour retrouver sa femme disparue - le scénario prend la forme d'un puzzle cauchemardesque. De nombreux flashbacks dévoilent les vices dissimulés par chaque personnage masculin. Des voyeurs, des fétichistes et des menteurs tous obsédés par des figures féminines létales et insaisissables...

L'atmosphère perverse de ce labyrinthe pulsionnel est stimulée par son incroyable décor : un immeuble luxueux aux multiples passages secrets. Les réalisateurs se servent de l'architecture écrasante et aliénante de l'édifice pour célébrer l'art nouveau. Ce mouvement artistique est présent dans chaque mur, chaque tapisserie, chaque vitrail. Les lignes courbes et harmonieuses typiques de ce courant, apportent un aspect organique à l'ensemble. La bâtisse vit, respire et tue. Les occupants des lieux se sentent constamment épiés et se lancent dans une chorégraphie de regards, cadrés en très gros plan. Effervescentes, démentes et enivrantes, les images de L'étrange couleur des larmes de ton corps sont transfigurées par l'audace des partis pris formels : split-screen, effet kaléidoscopique, couleur vive, noir et blanc anxiogène...Une totale maîtrise de la technique cinématographique qui accouche de séquences foudroyantes. Un exemple ? Celle dans laquelle une victime se fait littéralement lacérer de l'intérieur. Une mise à mort digne des cénobites d'Hellraiser.

Si les frissons de l'angoisse sont au rendez-vous, c'est aussi parce que le son bénéficie d'une attention toute particulière. L'espace est hanté par des râles, des soupirs, des craquements, des vibrations. Des bruits menaçants également chargés d'érotisme, comme ceux produits par une lame de rasoir caressant un téton, ou par le contact du cuir sur la peau. Le feu d'artifice auditif se poursuit avec le choix des titres musicaux. À l'instar d'Amer qui reprenait le soundtrack de La lame infernale (Stelvio Cipriani), L'étrange couleur des larmes de ton corps réutilise des bandes originales issues du ciné pop italien des seventies. Un disque vinyle tourbillonne et diffuse une playlist de rêve. Les scores de Si douces, si perverses (Riz Ortolani), Torso (Guido et Maurizio De Angelis), La tarentule au ventre noir (Ennio Morricone) ou encore Black Emanuelle autour du monde (Nico Fidenco), nous font battre la mesure jusqu'à l'épuisement. Et lorsque le générique de fin démarre sur les notes de "Sabba", extrait de la BO composée par Bruno Nicolai pour Toutes les couleurs du vice, le spectateur ne peut que monter au septième ciel. Avec Hélène Cattet et Bruno Forzani, on est pas prêt d'en redescendre.

Anna D'Annunzio dans l'empire des sens de L'étrange couleur des larmes de ton corps.

Anna D'Annunzio dans l'empire des sens de L'étrange couleur des larmes de ton corps.

TROIS EXTRAITS DU SOUNDTRACK DE

L'ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS :

Black Emanuelle autour du monde - Nico Fidenco. Super addictif !

Maddalena - Ennio Morricone. Méga addictif !

Toutes les couleurs du vice - Bruno Nicolai. Ultra addictif !

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Sékateur 05/04/2014 21:40

Je n'aime définitivement pas ce cinéma. C'est pompeux, agaçant, irritant, pas agréable une seule seconde. Autant j'ai pu apprécier certains passages d'Amer, ou plutôt, dans sa globalité, son intégrité formelle, dans le sens où il ne cherche pas à raconter une histoire, il reste dans l'évocation d'une destinée, d'un désir, d'une frustration... ce second film en voulant raconter un semblant d'histoire, se prend les pieds dans le tapis, car les quelques scènes de dialogue, en plus d'être inutile dans le style de narration proposé, sont formalisées d'une manière tellement alambiquée que cela en devient ridicule. Dans l'ensemble, ce film semble moins homogène, moins maîtrisé stylistiquement parlant que le précédent. Mais je l'ai dit, je n'aime aucun de ces deux films, donc...

Dirty Max 666 06/04/2014 16:01

Salut Séka ! Voilà un joli coup de sécateur digne d'un tueur de giallo ! Le moins que l'on puisse dire, c'est que L'étrange couleur... ne fonctionne pas comme un thriller traditionnel. Vouloir rationaliser une œuvre avant tout élaborée comme un dédale sensitif, ne peut qu'apporter déception et frustration. La démarche radicale de Cattet et Forzani ne fait pas dans la demi-mesure : le spectateur doit s'abandonner, au risque de rester sur le carreau. Soit on adore L'étrange couleur..., soit on le déteste. Détracteurs comme admirateurs peuvent au moins s'entendre sur ce point : le projet artistique du couple de cinéastes est tout sauf tiède. Ce qui par les temps qui courent, est une qualité franchement appréciable.

Sylvie 01/04/2014 18:38

Houla !! J'ai VRAIMENT hâte de le voir celui-ci. Je ne regarde pas les extraits qui tu as mis, je préfère me réserver la surprise totale. Arrrghh je vais prendre une boîte de lexomil, je vais pas arriver à dormir jusqu'à vendredi ou PIRE samedi !!!
Merci X-D

Dirty Max 666 02/04/2014 08:36

Salut Sylvie, prépare-toi à vivre une expérience à nulle autre pareille ! Bonne séance alors, j'attends avec impatience ton avis sur la bête. Ces étranges couleurs illumineront ton cabinet des rugosités.

Rigs Mordo 29/03/2014 21:01

Chronique qui fait très envie (et magnifiquement rédigée, franchement chapeau), même si je reste sur mes gardes. J'aime bien Amer, qui m'avais bien cloué à mon siège lorsque je l'avais vu mais... est-ce que j'ai envie d'y revenir un jour ? Non, clairement. J'admire le travail technique fait dessus, c'est clairement des dieux à ce niveau, mais j'aimerais qu'ils utilisent tout leur art pour raconter une histoire. Je suis un peu gêné par ce coté "notre manière de faire suffira", on va dire. Bien sûr, je n'ai pas vu L'Etrange Couleur... mais les avis que j'ai pu en lire vont tous dans le même sens: c'est très proche de Amer. Donc je me doute déjà que je vais aimer la première vision, mais je sens aussi que je ne m'enfilerai ptet pas le film d'une traite et que je ne risque pas d'y revenir. J'aurai la réponse pour la sortie DVD vu que le film ne passe pas par chez moi, mais je suis en tout cas très intrigué et curieux du résultat.

Dirty Max 666 30/03/2014 19:58

Salut Rigs ! Pas de doute là-dessus : Amer et L'étrange couleur des larmes de ton corps partagent le même ADN. Les spectateurs peu réceptifs au premier, ne le seront pas davantage avec le second. Cependant, on décèle bien une intrigue dans L'étrange couleur...mais elle n'est qu'une hallucination, qu'un fantasme. Dans les deux cas, la technique reste au service du sensitif. En revanche, il est bien regrettable que le film soit sorti n'importe comment dans les salles...