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The dirty cinema

The dirty cinema

Sale comme sauvage. Sale comme sexy. Voici une caverne entièrement dédiée aux films de genre, aux déflagrations pelliculées, aux péloches cramées, aux bisseries qui tâchent. Moteur.

Publié le par Dirty Max 666
Publié dans : #FANTASTIQUE ESPAGNOL

 

LA MARIÉE SANGLANTE

(La novia ensangrentada)

de Vicente Aranda

Espagne - 1972

Starring : Maribel Martín,

Alexandra Bastedo & Simón Andreu

 

NOCES FUNÈBRES

Susan (Maribel Martín) vient de se marier. Pour célébrer l'évènement, elle fait une halte avec son homme (Simón Andreu) dans un hôtel de luxe. Seule dans un premier temps, la jeune mariée se désape dans sa piaule quand un homme surgit de son armoire. Le visage recouvert d'un collant, l'individu déchire la robe nuptiale de sa proie et la viole sur le pieu. Cauchemar ou réalité ? Quoi qu'il en soit, le présage est mauvais. Il faut fuir cet endroit... Susan se rend alors dans la demeure familiale de son époux, une grande bâtisse entretenue par un couple de domestique. La quiétude est de courte durée : une étrange silhouette féminine erre dans les environs et scrute Susan. Qui est-elle ? Carmilla (Alexandra Bastedo), l'ancêtre de la famille qui a jadis poignardé son pervers et brutal de mari. Que veut-elle ? Perpétuer la malédiction en poussant Susan à trucider son compagnon... Avec Jess Franco (L'horrible Docteur Orlof, 1962), Paul Naschy (Les vampires du Dr Dracula, 1968), Narciso Ibáñez Serrador (La résidence, 1969) et Jorge Grau (Le massacre des morts-vivants, 1974), Vicente Aranda a donné à l'horreur espagnole ses lettres de noblesse. La censure franquiste n'ayant jamais pris ces gus au sérieux (tant mieux, dans un certain sens), le genre a donc pu livrer ses petites pépites et même se payer un âge d'or, s'étalant de la fin des sixties jusqu'au milieu des seventies.

Espagne, 1972. Le pays est sous le joug dictatorial d'une bête immonde qui ne mourra que trois ans plus tard. Pour l'instant, le régime en place ne se soucie guère d'une simple bande d'épouvante comme La novia ensangrentada. C'est oublier que le fantastique se présente souvent comme un cheval de Troie dissimulant ses véritables intentions. Chez Aranda, le sang de la mariée éclabousse les valeurs d'une société traditionaliste. Le ver dévore une bourgeoisie viciée de l'intérieur. Le mariage est au service du patriarcat et ne sert qu'à soumettre les femmes au bon vouloir de ces messieurs. Pas étonnant qu'elles en viennent à les larder de coups de couteau... Un brin désinvolte et n'écoutant que son seul plaisir, le personnage de Simón Andreu (le mari de Susan, pas d'autre nom au générique) ne comprend pas ce qui taraude sa fragile (et sexuellement inexpérimentée) épouse. L'interprétation des rêves ou la psychanalyse freudienne ne sont pas la clé. Le désir de donner la mort ou la peur de perdre sa virginité ne peuvent briser l'anathème qui pèse sur la famille. Il ne suffit pas de reléguer au sous-sol le portrait des conjointes, des mères, des grands-mères et arrière-grands-mères pour régler le problème. Le mal finit toujours par remonter à la surface. Le sexe faible ne l'est pas tant que ça et réclame justice, encore et toujours. Dans cette vie-là comme dans l'autre.

À ce sous-texte contestataire et féministe se greffe une composante surnaturelle, tirée du roman Carmilla de Sheridan Le Fanu. Si La mariée sanglante est une adaptation très libre de ce classique de la littérature (que je vous invite fortement à lire, si ce n'est pas déjà fait), le long métrage parvient à en aspirer toute la sève gothique, saphique et onirique. La tombe du vampire Carmilla (qui se fait aussi appeler Mircalla) est cachée dans les ruines d'un château, soutenu par quelques murs suintant la mélancolie et la vengeance. D'outre-tombe, la colère gronde et la goule manipule dans l'ombre la pauvre Susan. Le passé tragique de la morte-vivante rejoint le présent (au devenir lui aussi tragique) de la vivante presque morte. Le sang transmet la douleur des spectres et donne aux rêves la saveur du réel. La mariée sanglante porte d'ailleurs bien son nom comme le prouve la scène la plus enragée du film. En plein cauchemar, Susan se voit - avec le concours de Carmilla - enfoncer une lame dans la poitrine de son mec endormi. Le geste se répète inlassablement et le rouge profond tache le visage de la meurtrière en puissance... Gore à souhait ! Pour troubler davantage l'assistance, Vicente Aranda n'hésite pas à flirter avec le surréalisme à l'occasion d'un autre passage surprenant : la découverte, par le mari de l'héroïne, de Carmilla/Mircalla ensevelie sous le sable de la plage. La miss est à oilpé mais a gardé son masque et son tuba ! Une fulgurance poétique qui ne dépareillerait pas chez Jean Rollin. Outre l'audace de la mise en scène, signalons également la justesse du casting féminin. Entre caresse et morsure, attraction et répulsion, Maribel Martín et Alexandra Bastedo forment un duo complémentaire. Elles sont à la fois différentes et proches l'une de l'autre. À l'innocence de la virginale Martín répond la "monstruosité" de l'envoûtante Bastedo. Cette dernière - qui nous a malheureusement quitté le 12 janvier de cette année - fait une sublime Carmilla, sa blondeur illuminant les abysses de son personnage. Personnage qui, de l'autre côté du miroir, ne meurt jamais et continue de baiser le cou des fantasticophiles de toutes les générations.

Pacte de sang entre Alexandra Bastedo et Maribel Martín dans La novia ensangrentada. "Monsters because of you !"

Pacte de sang entre Alexandra Bastedo et Maribel Martín dans La novia ensangrentada. "Monsters because of you !"

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Roggy 06/11/2014 23:07

Merci Max de me faire découvrir ce film qui m'était inconnu. Encore un beau texte pour un film qui méritera bien une vision. Et puis, une œuvre réalisée l'année de ma naissance, est forcément intéressante :)

Dirty Max 666 07/11/2014 09:05

Mais je t'en prie, Roggy ! Si tu aimes le fantastique européen des 70's, cette mariée sanglante devrait te plaire. Et puis comme tu le dis, 1972 est une belle année, surtout si elle a vu la naissance de notre Roggy national !

Dr FrankNfurter 04/11/2014 12:04

Ouah je note !
Par contre un léger bémol quand tu écris "censure franquiste n'ayant jamais pris ces gus au sérieux" : Franco a quand même été pas mal ennuyé par la censure d'où son expatriation vers d'autres producteurs européens plus ouverts. Cela dit il est vrai que la censure portait plus sur la forme que sur le fond, Jess ayant un goût prononcé pour un érotisme qu'appréciait évidemment peu la censure franquiste... CQFD ;-)

Dr FrankNfurter 04/11/2014 16:16

Oui bien sûr, c'est bien ce que j'ai compris :-)
Il est clair que le fantastique apparaissait bien inoffensif tant que celui-ci ne montrait pas une paire de seins, de fesses, ou un déshabillé un peu trop transparent, en évitant également au possible des sujets un peu trop scabreux :-P

Dirty Max 666 04/11/2014 15:15

Merci pour ces précisions, Dr FrankNfurter ! Tu as absolument raison : Jess Franco a souvent été contraint de délocaliser ses histoires à l'étranger pour ne pas être emmerdé par la censure. Ce que je voulais dire, c'est que le régime franquiste considérait le fantastique comme un genre naïf, inoffensif et dénué de toute portée politique et sociale.

Rigs Mordo 03/11/2014 22:04

Magnifique texte pour un film qui l'est tout autant. Tu décris à merveille l'ambiance très particulière et clairement unique du film d'Aranda, un choc pour moi, et je ne peux que remercier Artus pour l'avoir édité car ça valait le coup! Anecdote: Christophe Lemaire sur Facebook annonçait voilà quelques mois que le film allait être diffusé sur une chaîne, genre Cine Classic, en ajoutant que c'était son film espagnol favori. Quelques semaines plus tard, Artus annonçait la sortie du DVD! Y'a pas de hasard! Magnifique film, aux décors à tomber par terre, et des scènes géniales, ce que tu expliques fort bien! Merci pour le lien, en passant ! C'est super gentil!

Dirty Max 666 03/11/2014 22:20

De rien, Rigs, merci à toi pour ton comm' ! Tu as raison, La mariée sanglante est une perle du fantastique ibérique, un film qui n'a rien à envier aux péloches gothiques britanniques et italiennes. Et merci aussi pour l'anecdote, je ne la connaissais pas mais ça ne m'étonne pas d'un cinéphage aussi génial que Lemaire. Et de Lemaire à Artus, il n'y a qu'un pas !